Marie-Luce Dayer, écrivain, conteuse, membre de l'équipe de rédaction d'Itinéraires.


Ce fut Myriam, la servante, qui prit soin de lui dès sa naissance car sa mère avait passé de l’autre côté du miroir.

Myriam fit de son mieux… et c’est d’elle que Guéran apprit le sens du mot tendresse. Un sens qui devait l’accompagner sa vie durant.

Le père de Guéran, riche propriétaire terrien et amateur de chevaux de race, ne fut guère présent.

Quand son fils eut dix ans, il le confia à une institution prestigieuse, célèbre pour l’éducation qu’on y prodiguait. Guéran y resta huit années et au cours de ce séjour, fit sa connaissance. Il développa avec lui une grande amitié qui devait réchauffer un cœur en mal d’affection parentale. Il se jura, en ces temps-là, de cultiver cette amitié sa vie durant.

Mais… le destin en décida autrement.

Jeune encore, il fut initié par son père à la gestion des terres qui, un jour, seraient siennes. Il s’y appliqua avec grand soin et fut pris dans une sorte de frénésie. Celle que son père avait connue et qu’il avait détestée quand il était enfant. A la mort de ce dernier, il devint donc le Maître et sa vie dès lors ne fut plus qu’un tourbillon d’activités.

Un jour, alors que Myriam lui servait le repas du soir et qu’il feuilletait machinalement un journal, il l’entendit lui dire:

– Guéran, un voyageur est passé te voir.
– Un voyageur? questionna Guéran distraitement.
– Oui, un voyageur.
– Que voulait-il?
– Il voulait te voir.
– Pour quelle raison?
– Il ne l’a pas dit.
– Comment était-il?
– Comme tous les voyageurs.

Guéran ne continua pas la conversation. A quelques mois de là, Myriam lui dit:

– Le voyageur est revenu.
– Ah! bon! Que voulait-il?
– Te voir.
– A-t-il laissé un message?
– Non.
– Alors tant pis pour lui!

A plusieurs reprises, Myriam lui rapporta les mêmes visites et finit par murmurer: «Il dit que tu n’es jamais dans ta maison.» Agacé Guéran finit par s’écrier:

– Eh! bien! qu’il me laisse un message et j’essayerai de le joindre.

Mais le voyageur ne se présenta plus. Et le temps faisant ce qu’il avait à faire, passa…

Une nuit, Guéran fit un rêve.

Myriam, après avoir frappé à la porte de sa chambre, était entrée et avait chuchoté: «Il est là…» et elle avait fait entrer le voyageur. Guéran n’avait pas distingué son visage mais son allure était bien celle de tous les voyageurs. Il était allé vers son bureau, s’était penché et avait écrit quelque chose sur une feuille blanche puis était reparti. En passant la porte, il lui avait souri. Alors Guéran s’était levé et avait tenté de lire ce qui avait été écrit, sans y parvenir car les lettres appartenaient à une langue qui lui était inconnue. Frustré, il s’était appliqué à les mémoriser.

Au réveil, il connaissait par cœur la succession des lettres et les coucha sur papier car bien sûr, il n’avait rien trouvé sur son bureau. Ainsi sont les rêves!

Mais ces lettres le hantèrent et il décida de les faire déchiffrer par un spécialiste. Il courut ainsi les musées de toutes les capitales. Mais les savants secouaient la tête…ils ne connaissaient pas cette langue ancienne, sans doute perdue. Jusqu’au jour où il rencontra un très vieil homme dont le visage s’épanouit:

– Ça alors, s’exclama-t-il! D’où vous viennent ces lettres?
– D’un rêve, chuchota Guéran comme gêné.
– Donnez-moi ça…

Et il s’abîma pendant des heures dans une étude qui le réjouissait. A la fin, relevant ses yeux fatigués, il dit:

– J’ai réussi à tout déchiffrer mais…cela ne veut rien dire! Je ne comprends pas! Rien à voir avec les messages habituels des tablettes que les archéologues découvrent lors de leurs fouilles.
– Que disent-elles? demanda doucement Guéran.
– Une phrase mystérieuse…«Tu te présenteras à moi, vêtu de ta seule tunique d’existence.»
– C’est tout? – C’est tout!
– Eh! bien! Merci infiniment…dit Guéran, vous m’avez ouvert la porte.
– Quelle porte? demanda le savant.
– Celle que je n’avais plus ouverte depuis longtemps.

Guéran repartit, laissant le savant éberlué. Mais quelque chose s’était passé en lui… Il avait compris.

Dès lors, il se mit à tisser sa tunique d’une toute autre façon. Les fils qu’il disposa sur son métier à tisser étaient de couleurs différentes. Il mit le vert pour sa fonction sensitive, le rouge pour la passion, l’amour, la charité, la miséricorde, le bleu, associé aux événements de nature spirituelle, le jaune pour sa chaleur solaire, le brun couleur de la terre qu’il aimait tant, proche des réalités simples, calmes,maternelles, le noir, douceur de l’inconscient, le blanc symbole de pureté bien sûr,mais aussi signe d’une mort qui s’approche. Sa tunique devint de plus en plus belle.

Un matin, celui qui précède Noël, il vit Myriam installer la crèche près de la cheminée. Avec les mêmes gestes qu’elle accomplissait déjà lorsqu’il était enfant. Elle avait disposé des petits cailloux blancs pour faire un chemin, de la cheminée à la porte où allaient se tenir les rois mages, en route déjà dans leur quête de l’enfant Dieu. Quand il fut près d’elle, il l’entendit murmurer:

– Il est venu…
– Qui? demanda doucement Guéran.
– Le voyageur… mais cette fois-ci c’était pour me rencontrer, moi… et j’étais présente dans ma maison.
– Oui, Myriam, c’est très bien ainsi…La prochaine fois, je te promets, je serai moi aussi dans ma maison.

 

 

Haut de page

 

 
copyright © itinéraires, 2004
Nous sommes le 06/09/2010