Jean-Samuel Grand Rédacteur - responsable


Naître «traces» et devenir «traces» soi-même…
Quelle que soit ma manière de vivre, je suis traces pour toutes celles et ceux que je rencontre, que je confronte, que j’écarte, qui me sont indifférents ou que j’aime. J’ai d’abord hérité les traces génétiques de mes parents qui m’ont mis au monde, physiquement, moralement, spirituellement, intellectuellement. Mais aussi de toutes les rencontres fortuites venues s’ajouter en cours de route, de mes copains d’enfance, d’adolescence, de l’école, de mon apprentissage, de mes collègues, de mes envies et de mes rêves… (Qu’est-ce d’autre que l’inconscient personnel et collectif?)

Lorsque j’étais ouvrier, j’ai hérité les empreintes du savoir de mes maîtres, de mes compagnons de travail. C’est ainsi que, de passage en passage, on devient jeune adulte, travailleur, père et mère. La vie devient courte, tant les traces de notre passage se sont transformées en un long sillage de traîne, tels des nuages perdus dans l’infini, à l’image encore de ces énormes bateaux, qui laissent derrière eux un sillon mouvant de couleur blanche.

Notre existence est devenue d’autant plus brève qu’il est rare de travailler toute une vie dans le même métier, soit que les nouvelles technologies aient imposé d’autres approches venues d’ailleurs, soit que nous soyons devenus trop vieux pour s’adapter aux traces des nouvelles générations.

L’horreur de ne pas accepter l’autre en tant qu’autre
Vivre en harmonie, c’est avant tout une question d’éthique, de respect et d’amour. Mais il est des périodes – de tout temps, pas si lointaines – où certains décident que la trace de l’autre doit disparaître à tout prix. Il dérange par son existencemême.Opposants politiques, tziganes, juifs, handicapés physiques et mentaux, ceux-ci doivent être éliminés irrémédiablement. Ce sont les camps de concentration nazis, l’ex-Yougoslavie, le Rwanda, etc., toutes les tueries que l’on finit par connaître. Or, pour ne prendre qu’un exemple, on sait par expérience que les handicapés mentaux et physiques représentent un monde de traces et de richesses souvent méconnu, méprisé de beaucoup qui n’ont pas su emprunter les approches existentielles susceptibles de découvrir leurs vrais trésors. Pourquoi les éliminer? Parce que nous n’avons dans notre raisonnement que le rationnel, la rentabilité, la pensée unique. Pourquoi, au nom d’une soi-disant gestion «saine» d’entreprise, écarter définitivement les chômeurs (c’est déjà bien commencé), lesmarginaux, les poètes, lesmusiciens, tous ceux qui dérangent parce qu’ils ne sont pas dans le droit canon de notre manière d’être et n’ont pas le droit de vivre leur vie comme ils la vivent. C’est notre raisonnement qui est perverti, pas le leur!

Il est urgent de changer ce langage et ce raisonnement… Saurons-nous relever de tels défis?

Dans les traces de vrais guides
Ils existent, ils ont payé de leur vie pour nous indiquer, par leurs empreintes, les chemins qui mènent au véritable but humain et spirituel. Accueillons par exemple le témoignage d’Emmanuel Mounier1 qui, à la naissance de Françoise, sa fille, la sait atteinte, après une vaccination antivariolique, d’une encéphalite qui va bientôt entraîner une débilité profonde:

…«Maintenant qu’il apparaît que nous devons durer ensemble, Françoise, ma petite fille, nous sentons une nouvelle histoire intervenir dans notre dialogue: résister aux formes faciles de la paix signée avec le destin, rester ton père, ta mère, ne pas t’abandonner à notre résignation, ne pas nous faire à ton absence, à ton miracle; te donner ton pain quotidien d’amour et de présence, poursuivre la prière que tu es, raviver notre blessure puisque cette blessure est la porte de ta présence, rester avec toi.»Comment tenir des propos de bourreau face à un tel amour?

 

1. Emmanuel Mounier, 1905-1950.

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