Michel Kocher | Claire-Lise Corbaz | Bernard Bonvin| Dominique Haenni

 


Michel Kocher est né dans la Genève de Calvin en 1958, pasteur de l’Église Réformée de cette ville, Michel Kocher a complété ses études de théologie par une année de recherche à l’étranger sur les Églises du tiers monde. Passionné par tout ce qui touche à la communication orale, il entre aux Émissions religieuses de la Radio Télévision Suisse Romande, où il se forme comme journaliste, tout en achevant un diplôme d’études supérieures sur la Tradition orale. Pendant vingt ans, il travaille à la RSR, où il dirige le Service protestant. Voyageant pour la radio et la télévision, il est associé à plusieurs projets de formation et d’information, notamment en Afrique, au COE et à l’Université de Lausanne. Ses activités débouchent sur l’élaboration d’un logiciel d’analyse de la communication: www.contactGPS.ch En mai 2004, il épouse Eline Mukantare, journaliste rwandaise, avec laquelle ils ont trois enfants. En septembre 2008, il est nommé directeur de Médias-pro, l’Office Protestant des Médias.


Des traces pour perdre le nord
Toutes les traces ne vous aident pas forcément à vous orienter. Certaines vous font perdre le nord. L’an passé, à la faveur d’un séjour de plusieurs semaines à Kigali, j’ai revisité le Mémorial du Génocide à Gisozi. Les concepteurs du lieu ont choisi de montrer au public des traces évidentes du drame. Parmi elles des crânes nombreux, exposés dans une pièce qui se situe, si je ne fais erreur, vers la fin de la visite; comme aussi les photos des enfants disparus, accrochées, avec une petite biographie, à des sortes de cordes à linge d’une longueur interminable. Avant d’arriver à ces objets dont la matérialité fait la force, le visiteur suit les méandres du drame comme s’il suivait un cours d’histoire. Mais ce dont il ne s’aperçoit pas, c’est qu’il est en train de perdre le nord. Ce Mémorial est ainsi conçu qu’il permet aux visiteurs de vivre quelque chose de la désorientation qu’a provoquée ce traumatisme.

La visite, conçue en forme de cheminement circulaire, sans contact avec l’extérieur, dans un environnement sombre, fait perdre le nord. Petit à petit, pris dans les épisodes du drame, nous perdons nos repères géographiques, un peu comme dans un labyrinthe. Nous ne savons plus où nous sommes entrés et nous ne savons pas comment en sortir.

En fait, nous avons fait un tour circulaire, la sortie se faisant par le même passage que l’entrée. Arrivant vers la fin de la visite, les traces que sont les crânes et les photos, achèvent la désorientation intérieure. Il est des traces qui font perdre le nord. Dans le dévoilement de l’horreur, elles font douter de l’humanité. Mais heureusement qu’elles existent. C’est d’ailleurs toute la difficulté du travail de la Mémoire autour de la Shoah quand les traces du génocide ont été supprimées.

Ces traces qui vont surabonder
Aujourd’hui et plus encore demain, l’habitant des pays développés va se trouver devant la difficulté exactement opposée, plus prosaïque certes, mais pas anodine pour autant. Que faire des traces innombrables qui vont rester dans nos ordinateurs? La réponse se prépare déjà dans la mise au point de formidables logiciels de gestion des images et des archives en tout genre. Un business lucratif à n’en pas douter, une pression à produire des images aussi. Il est un exercice auquel les parents d’aujourd’hui ne couperont que très difficilement demain. Celui de la mise en scène de l’histoire familiale à partir des photos et autres films que le «press book» familial aura capitalisé.

L’exemple le plus connu actuellement est la soirée de mariage ou d’anniversaire. Un «power point» est plus qu’attendu, il est une sorte de passage obligé, quitte à scanner d’anciennes photos. Qu’est-ce à dire? Bien que figées, ces traces «en boîte» ont un réel potentiel de faire lien. Il suffit de passer une soirée à feuilleter des albums photos avec les enfants pour s’en apercevoir. Elles créent une certaine mémoire visuelle familiale. Et cette culture va s’enrichir des photos des téléphones portables et se développer non seulement lors des soirées de mariage, mais sur le WEB, dans les actuels et futurs sites de convivialité sociale. Nous n’en sommes qu’au début. Si les moyens techniques se perfectionnent, ce qui est en jeu est aussi vieux que le monde: c’est la mise en récit.

Aux images qui manquent
Avec mes cinq enfants, je me prépare à l’exercice, sans sous-estimer son importance. Ces images nourrissent la saga familiale, si précieuse pour savoir d’où l’on vient, dans un monde où l’image est reine. A la différence des images de pub ou de la presse people, les images de soirées de mariage ou d’anniversaire d’anniversaire exigent une fidélité. Mettre des mots sur la distance, c’est dérouler ce fil rouge qui remonte le temps, pour dire une fidélité à soi, aux autres. Ce qui me préoccupe d’ores et déjà ce sont les longues périodes où je sais d’avance que les photos ou les séquences vidéo manqueront. Non point qu’elles soient synonymes de période où rien ne se passe. Au contraire, ces périodes sont parfois si cruciales, si tendues, que le réflexe «photo» disparaît. Solitude, deuils, divorces, échecs, autant de situations qui génèrent moins de photos que mariages, baptêmes, rencontres ou grands voyages. Il n’en manque pas dans mon histoire personnelle. Est-ce à dire que je n’en parlerai plus?

Jugement de divorce
À propos de périodes sans trace photographique, je pense à celle qui correspond à mon divorce. Je n’ai aucune photo de ce moment, tragique et douloureux à plus d’un titre.Mais un divorce, cela ne se filme ni ne se photographie. Qui songerait, à la sortie du tribunal, à poser pour une photo souvenir, avec les enfants à côté, témoins involontaires d’une déchirure qui les marque, et le ou les avocats, acteurs incontournables de l’exercice juridique? Des tentatives ont été faites de créer un acte liturgique pour divorcés. Elles ne correspondent guère à une demande. A de notables exceptions près, celle de ces divorcés qui ont pu et su écrire sur ce deuil, un divorce n’alimente guère la saga familiale. Pourquoi donc? Je forme l’hypothèse suivante. Le plus souvent un divorce est une opération de voilement de l’esprit. Les conjoints ne trouvant plus le moyen de vivre ensemble à satisfaction, ils jettent l’éponge,mettent une couverture épaisse et définitive, un voile sur leur histoire, placent entre quatre planches un visà- vis qui fut…mais ne sera plus!

Textes inutiles et nécessaires
De ce moment il reste une trace légale, sous la forme d’un jugement de divorce. En avez-vous lu un une fois? Je viens de relire le mien. Il n’y a pas texte aussi éloigné du sens profond d’une rupture. Il dit tout ce qui doit être dit, enmême temps il ne dit rien,mais absolument rien de ce qui se passe vraiment. Du point de vue existentiel, c’est de la parfaite langue de bois, c’est totalement inutile. Et pourtant, c’est une trace nécessaire, légalement indispensable, à partir de laquelle de nouvelles alliances peuvent se nouer. Ayant eu la chance de me remarier, je n’ai jamais fait démarrer ma deuxième vie amoureuse à partir du divorce. Cette nouvelle histoire ne doit rien à la précédente. Dès lors, une fois que les dispositions du jugement ont été appliquées, quel sens cette trace peut elle bien avoir? Ce sens existe, il se nomme non point un éphéméride… mais un repère chronologique. Qui se souvient de la date précise de son divorce? Un repère inutile pour documenter une narration en vérité, mais nécessaire pour la situer dans le temps.

Mon Maghrébin
D’autres traces m’aident à me situer dans le temps. Des traces non figées, d’une autre nature, traversent mon existence, les traces en mutation. Mutantes parce que ces traces elles-mêmes se transforment au fil du temps. Je veux parler des enfants et des parents. Commençons par les premiers. Quand Jérôme,mon fils dernier né, est dans les bras de mon locataire algérien Noureddine, la ressemblance est frappante. Cheveux, couleur de peau, il lui ressemble plus qu’il ne me ressemble. Après tout le Maghreb n’est-il pas cet espace qui nous relie à l’Afrique de la négritude? Ni blanc, ni noir, parce que le métissage est une aventure colorée. Jérôme-N’Shuti, l’ami en kinyerwanda, est le vivant témoin qu’aucune trace en mutation n’est un simple miroir. Dans ses cheveux crépus, il y a la négritude que lui transmet sa mère, dans sa couleur de peau, il y ce monde des blancs, que lui transmet son père et auquel il appartient aux yeux des Rwandais. Comme sa soeur aînée Léa-Gatesi le fit l’été passé dans un marché1, il fera un jour l’expérience de ce regard dévisageant, sans concessions, que les noirs jettent sur les métisses. Pour Éline et pour moi, il est le signe vivant de cette altérité forte qui nous traverse, de la promesse de sa fécondité possible.

Mes parents
Pourquoi devrais-je limiter cette trace à ma descendance? Après tout, quand je regarde mon père et ma mère – que j’ai encore la chance «d’avoir» (le verbe est affreux) –, je suis aussi dans une relation de traces en mutation, sauf que c’est mon devenir qu’éventuellement je lis chez eux. Je suis leur trace, au propre, mais aussi, un peu, au figuré. La trace n’est donc pas toujours l’autre, ce peut être moi. Mais alors malgré moi, aurais-je envie de dire, en pensant à tous ceux que l’on aborde en leur demandant s’ils sont bien le fils de leur père!

Tentons un pas de côté pour placer la trace que je suis dans une perspective plus systémique qu’individualiste. À trop vouloir séparer les générations pour mieux préserver leur liberté, les Occidentaux que nous sommes errent parfois. Lors de notre mariage traditionnel à Kigali, les honneurs principaux ont été accordés aux «Vieux», à savoir mon père et ma mère. Lors de la cérémonie de la dot, la parole a été distribuée à tous… sauf à Éline et à moi. Comme si la clé de notre rencontre reposait ailleurs qu’en nous-mêmes. Priorité aux anciens, aux amis. Silence aux enfants, aux héros du jour. Silence ne veut pas dire passivité. C’est d’ailleurs d’un grand confort. L’attention est tournée vers autrui, pas de prestation à fournir.

Ce jour mémorable fut pour moi l’occasion d’apprécier en toute sérénité celle dont je suis un peu la trace… ma mère. Pour montrer aux amis africains que la famille compte aussi en Europe, elle prit avec elle un arbre généalogique grand format, le déroula devant tous les notables, avec force commentaires. Or la tradition veut que les femmes ne prennent pas la parole. Mais aux «Vieux», blanc qui plus est, on ne peut rien refuser. Pourquoi? Ils sont la trace, première et irremplaçable, de l’esprit du groupe, rassemblé en ce jour de fête.

1. Livre à paraître aux Editions Ouverture: Noir et Blanc c’est coloré. Lettre à mes enfants.

 

Haut de page